La Madeleine par Amy Radcliffe

22 octobre 2013

« Il y a une évidence du parfum qui est plus convaincante que les mots, que l’apparence visuelle, que le sentiment et que la volonté. L’évidence du parfum possède une conviction irrésistible, elle pénètre en nous comme dans nos poumons l’air que nous respirons, elle nous emplit, nous remplit complètement, il n’y a pas moyen de se défendre contre elle. » Patrick Süskind, Le Parfum : Histoire d’un meurtrier

Notre odorat et notre mémoire émotionnelle sont intimement liés. La madeleine qui ramène Charles Swann à ses sensations d’enfance dans le roman de Proust À la recherche du temps perdu en est, bien sûr, la parfaite illustration.

Ces odeurs capables de convoquer le passé, ces « Madeleines » magiques, nous avons tous rêvé au moins une fois de les capturer pour pouvoir sur commande voyager dans nos souvenirs.

Mais les odeurs sont volatiles, difficiles à retranscrire. Et le processus de captation de l’odeur peut-être, comme dans le roman de Suskind, fort dommageable pour la source.

Dans Le Parfum, Patrick Süskind nous conte l’histoire de Jean-Baptiste Grenouille, curieux personnage sans émotions mais aussi sans odeur personnelle. Il est paradoxalement doté d’un nez extraordinaire qui lui permet de saisir et de décomposer n’importe quelle odeur même la plus infime. Cette absence d’odeur lui permet dans un premier temps de se fondre dans le monde sans rien laisser transparaître de lui. Mais il remarque vite que ce manque perturbe ses interlocuteurs. Il entreprend donc de fabriquer sa propre odeur en captant le parfum corporel de femmes dont les senteurs le trouble profondément (sa toute première émotion). Le procédé qu’il utilise est celui que l’on utilise pour créer des parfums floraux: l’enfleurage. Il enduit donc ses victimes de graisse neutre qu’il distille ensuite pour récupérer le précieux parfum. Mais pour se faire il tue ses spécimens, comme on cueille les fleurs pour créer un parfum.

Scent-ography par Amy Radcliffe

Scent-ography par Amy Radcliffe

La designer Amy Radcliffe a cherché (et trouvé ?) une technique pour capturer ces parfums tout en préservant la source. Sa Madeleine capture les odeurs qui sont ensuite analysées chimiquement. Il serait ainsi possible de reproduire ces émotions en bouteille, à la demande. Incroyable technologie ou rêve de designer ?

Une telle possibilité pourrait réellement bouleverser notre vision du monde.

« Car les Hommes pouvaient fermer les yeux devant la grandeur, devant l’horreur, devant la beauté, et ils pouvaient ne pas prêter l’oreille à des mélodies ou a des parole enjôleuses. Mais ils ne pouvaient se soustraire à l’odeur. Car l’odeur était sœur de la respiration. Elle pénétrait dans les Hommes en même temps que celle-ci; ils ne pouvaient se défendre d’elle, s’ils voulaient vivre. Et l’odeur pénétrait directement en eux jusqu’à leur cœur, et elle y décidait catégoriquement de l’inclinaison et du mépris, du dégoût et du désir, de l’amour et de la haine. Qui maîtrisait les odeurs maîtrisait le cœur des Hommes. »  Patrick Süskind, Le Parfum : Histoire d’un meurtrier

Des odeurs régressives dans les supermarchés, des parfums irrésistibles pour un rendez-vous amoureux… Les applications (et les manipulations) possibles sont innombrables.

Peut-être faut-il que les odeurs restent ce qu’elles sont, volatiles et éphémères. Que le plaisir inopiné d’un parfum oublié qui subrepticement nous chatouille les narines reste intact.

Odeur du pain chaud, vapeurs d’essence (je sais c’est étrange, mais je ne suis pas la seule à aimer « l’odeur lourde et chimique de l’essence »),  parfum de votre amoureux(se) baigné(e) de soleil… Si vous le pouviez, quel odeur mettriez-vous en bouteille ?

 

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Commentaires

  1. laurents dit :

    Et les ambiances olfactives chez les distributeurs perdent justement tout cet aspect éphémère, amenant un ressenti immédiat d’artificialité et donc un sentiment de duperie en ce qui me concerne. La découverte sensorielle ne saurait se contenter de vivre et revivre toujours la même odeur, du moins en ce qui me concerne. Encore plus quand on rentre chez un artisan d’un métier de bouche. Quel sentiment de s’être fait manipuler quand dans une boulangerie on sentira une odeur de pain frais quand des grilles de pain au chocolat sont amenées pour être mis en rayon. Ces odeurs restent aussi souvent encore agressives et simplistes. Je prie pour que les progrès n’arrivent pas trop vite en ce domaine, n’étant pas convaincu par les expériences de sonorisation et d’éclairage des espaces de vente grand public.
    En ce qui me concerne aucune odeur ne mériterait d’être figée, invariable. Mon cerveau a la prétention de vouloir se faire surprendre. La Madeleine de Proust se doit de rester une forme de mythe mal figé dans ma mémoire olfactive. seul moyen pour elle de vivre et de continuer à exister, pouvant alors s’accrocher au présent.

    1. Bluette. dit :

      Je pense qu’on arrivera jamais à totalement reproduire une odeur parce qu’effectivement la composante psychologique n’est pas maîtrisable.
      On enjolive probablement certaines odeurs mentalement à cause de la magie de l’instant.
      Un peu comme lorsqu’on se pâme en mangeant pour la première fois de la banane séchée après une rando magnifique et qu’on trouve ça vraiment mauvais une fois rentré chez soi. Oui c’est du vécu ;)

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