Les pastels d’Isabelle Roché

13 décembre 2013

2014 est toute proche. La perspective d’une année blanche encore à écrire, nous amène à des remises en question plus ou moins profondes. Si l’envie de changer de vie vous taraude cet article devrait vous intéresser.

J’ai rencontré Isabelle Roché en octobre à l’occasion d’une visite organisée de sa boutique, la très ancienne Maison du Pastel. Elle avait ouvert pour nous les coffrets en bois du XIXe siècle créant un arc-en-ciel sur le comptoir. J’ai été touchée par la personnalité et la passion d’Isabelle nous racontant l’histoire de cette incroyable maison.

A l’issue de la visite je lui ai (timidement) demandé si je pouvais revenir pour qu’elle m’en raconte plus. Elle a très gentiment accepté de répondre à mes questions et de partager son expérience.

 

Qu’est-ce que le pastel ? Il s’agit un bâtonnet de couleur utilisé en dessin (photo ci-dessus). Il est composé de pigments, d’une charge et d’un liant. On distingue les pastels secs (tendres ou durs) des pastels gras (à l’huile ou à la cire). Les pastels Roché sont secs.

La maison du Pastel

Un peu d’histoire :
Fondée en 1720, la Maison du Pastel est sauvée une première fois par la famille Roché en 1870. Henri Roché est chimiste, pharmacien et ancien élève de Louis Pasteur. Ce dernier le présente aux premiers propriétaires de la Maison alors appelée Macle. Henri Roché se prend de passion pour le pastel en conversant avec Degas, Chéret, Sisley… Il souhaite répondre à leurs problématiques : des couleurs résistantes à la lumières mais riches, variées et lumineuses. Il abandonne sa pharmacie et achète la Maison Macle qui devient Roché.

En 1887, il dispose d’une collection de 500 nuances. Avec l’aide de son fils le Docteur Roché qui le rejoint en 1906 il réussit à créer 1650 nuances distinctes.

Cette histoire de famille se perpétue suite au décès du Docteur Roché en 1948. Sa femme et ses 3 filles lui succèdent. La fin du 20ème siècle voit le déclin de la maison Roché. Les 3 sœurs sont âgées et n’ont plus les ressources pour faire vivre la Maison.

Isabelle Roché, leur petite cousine, prendra les rênes en 1999, abandonnant sa carrière d’ingénieur. Elle sera rejointe en 2010 par Margaret Zayer, une jeune américaine passionnée de couleurs.

La Maison du Pastel

 

Vous pouvez télécharger l’intégralité de l’interview (trop longue pour le blog mais que je ne pouvais me résoudre à couper) en cliquant sur l’image ci-dessous :

Article Maison du Pastel en pdf

En voici quelques extraits :

Isabelle m’accueille avec Margaret un jeudi après-midi, seul jour d’ouverture de la boutique du 20 rue Rambuteau à Paris. Nous discutons donc au milieu des clients, visiblement très intéressés et qui en profitent pour poser leurs questions.

Qu’est-ce qui vous a poussé à abandonner votre carrière pour reprendre la maison ?
C’est le besoin de trouver un sens à ma vie. En fait c’est un concours de circonstances. Tout a commencé en 1996 quand j’ai fait un voyage en Tanzanie. Ça m’a permis de prendre du recul sur ma vie. J’avais beau avoir tout ce que je voulais, matériellement parlant, je n’étais pas heureuse. Je voyais ces africains qui n’avaient rien et des gamins qui souriaient et rigolaient. Je me disais « Quelque chose ne va pas ». J’ai passé quinze jours là-bas dont une semaine en safari et la vie sauvage a touché une partie de moi qui avait besoin d’être réveillée. Quand je suis remontée dans l’avion, j’ai eu l’impression de laisser quelque chose de vraiment important derrière moi.

Je suis revenue en voulant devenir photographe animalier ou travailler pour le WWF. En France j’ai réalisé que j’avais une formation d’ingénieur, que je ne savais rien faire d’autre. Petit à petit je suis revenue dans mon moule. Mais, à partir de là, je ne dormais plus bien la nuit. La cassure avait été faite.

C’est justement à ce moment-là que j’ai à nouveau entendu parler des pastels et ça a été le déclic, une sorte d’évidence. Je me suis dit il faut que je fasse ça ! Et voilà. Je me suis lancée sans savoir du tout où j’allais parce que je n’y connaissais rien. Ce n’est vraiment pas mon milieu. […]

Aller à l’atelier le premier été c’était comme aller en vacances tous les jours. Ça a duré 3 mois et après la réalité m’est tombée dessus. Les fournisseurs n’étaient plus là, il n’y avait plus de pigments, de produits. La Maison du Pastel a été à la fois un fardeau et une raison d’être. C’était très lourd, parce qu’il y a toute l’histoire de la Maison à porter. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser « si ça s’arrête ce sera de ma faute » et « si ça s’arrête qu’est-ce que je fais ? ».

Pastels Roché

Il y a visiblement un attachement particulier à cette maison, pas seulement familial. On a l’impression que tous les gens qui s’en approchent désirent rester. Margaret récemment mais aussi Alfred Straub (prisonnier allemand assigné à la famille Roché après la guerre).
Pourquoi à votre avis ?

Alfred Straub était un prisonnier, mais il n’a pas du tout été accueilli comme tel. Il a fait plein de petits travaux à l’atelier. Il est resté au-delà de l’année obligatoire parce qu’il était bien. Il a fini par repartir parce qu’il avait une fiancée en Allemagne, mais nous sommes toujours en contact avec lui. […]

Il y a quelque chose. Ces pastels ont quelque chose, je ne sais pas quoi. Ils existent presque par eux même. Nous sommes un peu à leur service, ce n’est pas vraiment moi qui décide.
Margaret : on est les keepers.
Isabelle : oui c’est ça on est les gardiennes !

C’est ce qui est phénoménal avec l’histoire de ces pastels. La maison s’est presque éteinte plusieurs fois mais quelqu’un reprend toujours. Ça a été le cas avec Henri Roché. Puis ça s’est arrêté pendant la première et la deuxième guerre mondiale. Et à chaque fois ça repart, ça redémarre.
En 2000 c’était quasiment arrêté et c’est moi qui ai repris. Il y a quelque chose, vraiment.

Pastels Roché

Vous avez recrée, seule au début, une partie de la gamme créée par Henri Roché. Il y avait des livres de « recettes » consignant les secrets de fabrication ?
En fait c’était des fiches (elle rit). A chaque nouvelle fabrication ils faisaient une fiche. J’en ai des années 20, des années 50, des années 80. J’ai commencé à fabriquer les couleurs pour lesquelles j’avais les pigments. Quand j’ai repris, l’atelier était fragile mais vivait quand même. J’ai commencé par faire celles qui manquaient vraiment.

Puis j’ai attaqué les recettes pour lesquelles il me manquait un pigment. Maintenant, pour les nouvelles couleurs, nous partons de zéro avec des pigments qu’on a achetés récemment. Grâce à Margaret on est en train d’investir dans des stocks de pigments. Ils sont minéraux et organiques. On n’utilise jamais de pigments végétaux parce qu’ils ne résistent pas à la lumière.

LaMaisonDuPastel_Product_23

Séchage des pastels © La Maison du Pastel / Wilfried Louvet

 

De nombreux artistes célèbres, utilisent ou ont utilisé le pastel Roché. Quelle est sa particularité ?

C’est à eux qu’il faudrait le demander mais c’est surtout la richesse des couleurs, les couleurs qui « chantent ». L’accroche au papier est aussi vraiment très particulière. Ça plait ou non mais il se passe quelque chose quand on les utilise. Ça a un côté vraiment sensuel, c’est un coup de cœur, le matériau leur parle ou non. Le fait qu’on roule nos bâtons à la main (ce qui permet de travailler des textures que les machines ne peuvent pas travailler) et nos recettes font qu’on parvient à avoir des couleurs qu’on ne peut pas trouver ailleurs.

Il y a une forme d’addiction. Une artiste me disait : « Depuis que j’achète des pastels Roché je n’achète plus de robes ! ». Certaines personnes ne veulent pas y toucher parce qu’elles se disent « Je risque d’aimer… ».

C’est très personnel, on peut toucher et ne pas du tout aimer. Rien qu’entre nous deux… Moi, quand je les manipule, je porte presque toujours des gants. Alors que Margaret, elle aime se salir les mains. Elle ne met des gants que quand elle les roule.
Margaret (riant) : c’est comme si je touchais mes enfants.

Pastels Roché

Les membres de votre famille qui ont travaillé dans cette Maison l’ont fait jusqu’à un âge avancé, sans envisager de prendre leur retraite. Vous voyez vous vous aussi entre ces murs à quatre-vingts ans ?
En chœur : Oui toutes les 2 ! Quand on fait quelque chose qu’on aime, on n’a pas envie d’arrêter. Tant qu’on en est capable physiquement.
Margaret : Nous serons les légendes du village ! (Elle sort des photos de la cousine Denise. Celle des trois sœurs qui a fait la passation et expliqué la fabrication à Isabelle. Petite dame qui à quatre-vingts ans passés avait encore le regard facétieux. Le pastel semble conserver)

Isabelle : Elle était très jeune d’esprit, un côté un peu naïf, mais elle vivait dans un autre temps. Elle n’a jamais eu la télé. Dans les années 60 elle avait entendu des reportages à propos de l’astronaute Glenn ramenant une navette manuellement sur Terre (probablement John Glenn ramenant Mercury 6 après un vol autour de la Terre en 1962). Elle n’avait jamais vu d’images mais elle rêvait beaucoup de l’espace. Elle en a fait un tableau qu’elle a appelé la «Manœuvre de Glenn».

Au pastel.

Merci beaucoup à Isabelle et Margaret pour ce voyage coloré !

 

Si vous souhaitez faire des cadeaux de Noël pas tout à fait comme les autres, la boutique sera ouverte exceptionnellement le samedi 21 décembre de 14h à 18h.

En ce qui me concerne, je n’ai pas pu partir sans emporter un souvenir de ce lieu magique !

Mini Roché

 

Isabelle Roché / Margaret Zayer
La Maison du Pastel
20, rue Rambuteau
75003 Paris
Tél. : 01 40 29 00 67
La boutique est ouverte le jeudi de 14 h à 18 h et sur rendez-vous.
 

Vous pouvez télécharger l’intégralité de l’interview ici.
Et si vous voulez en savoir plus, faites un tour sur leur site internet  et leur page Facebook pleine d’actualités colorées.

 
 

 

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Commentaires

  1. Marie dit :

    Mon dieu que ça donne une envie irrésistible de se remettre aux dessins avec de tels produits de qualité ! Merci Sandra, je ne connaissais pas cette Maison.

    1. Bluette. dit :

      Ça vaut vraiment le coup d’y faire un tour. Par contre je n’ai toujours pas osé les utiliser tellement ils sont beaux…

  2. palacios dit :

    Bonjour
    La boutique a été refaite récemment à la demande d’Isabelle Roché et la devanture est superbe tout en conservant le charme ancien de la maison.
    Il faut passer les jeudi après-midi de 14 à 18:00.
    C’est au fond de la cour au 20 de la rue Rambuteau.

    C’est aussi l’occasion d’une belle ballade avec le quartier de l’Horloge, le Carreau du Temple et la rue du Temple avec le centre de danse du Marais, le Musée des arts et métiers et bien sûr le centre Beaubourg, la place, la rue quincampoix (Amélie Poulain) et encore mille choses comme les nombreuses nuances proposées par Isabelle et Margareth.

    Un film a été réalisé sur Degas et sur le mode opératoire pour approcher les danseuses de ses célèbres tableaux ; les pastels Roché apparaissent dans les bonus du DVD.

    Je vous laisse découvrir.
    Amitiés
    JM

  3. Anne-Marie Delaugerre dit :

    145 Route de Pérignat

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